Comme tu as grandi !

Dernière mise à jour : 15 avr.


Comme tu as grandi !” Cela faisait longtemps qu’elle ne l’avait pas observé. Et pourtant, elle le voyait tous les jours. Tous les jours, il était là, près d’elle, à suivre son bonhomme de chemin. Elle, elle filait, attachée à ses obligations, égarée dans ses allées et venues, s’impliquant dans des petites affaires pour la paix et le bonheur, tant et si bien qu’elle oubliait de le regarder, lui, alors qu’il était toujours là, présent, devant elle.

Il lui suffisait d’ouvrir les yeux pour qu’elle puisse le voir ; mais non, son regard était tourné ailleurs, vers un autre horizon, celle qu’elle voulait être celui de sa paix et de son bonheur. Elle s’agitait en tous sens, pour construire, participer, collaborer, anticiper, choisir, décider, aider, soutenir, compatir, bref, être dans des mouvements de pensée, de parole, d’action, plus ou moins stériles, puisqu’en fait, il n’y avait qu’une chose qui pouvait lui permettre de se renouveler, une chose simple, facile, évidente : se poser, et le regarder.

Pourquoi ne le faisait-elle pas ? Tous les prétextes étaient bons. Trop de lumière venait faire contre-jour et ses yeux en étaient éblouis. Trop chaud, mieux valait rester au frais et à l’ombre. Trop froid ; mieux valait rester au chaud et serrée aux autres. Trop de pluie ; mieux valait rester au sec et à l’abri. Il en était ainsi pour chaque saison. Il y avait toujours un trop en trop et cela lui permettait de ne pas se poser, de ne pas le regarder.

Et puis vint un jour, ou une nuit plutôt. Une nuit douce de Nativité, ou une nuit sainte de Pâques. Elle ne se souvenait pas très bien. En cette nuit, point de bruit. Pas âme qui vive. Le temps suspendu. Même les animaux retenaient leur souffle. Le ciel était d’un mauve laiteux et au loin assez loin, juste le tintinnabulement discret et diffus d’une clochette. L’air faisait des petits tourbillons autour d’elle, comme des caresses fugaces maintenant ses sens en éveil. Elle était là, posée et le regardait enfin : « Comme tu as grandi ! »


Elle se rendit compte qu’il avait traversé avec elle toutes ces années, ces saisons et ces intempéries. D’abord tout frêle, avec un tuteur ; il s’était élevé avec cette élastique autour de lui, comme une gomme contraignante, l’obligeant à suivre une ligne déjà tracée pour lui vers le haut. Mais lui n’en avait fait qu’à sa tête. Il s’était un peu détourné, avait fait comme une vrille sur lui-même et avait grandi à sa façon. Comme les autres, il avait grosso modo suivi le rythme des jours et des nuits, des attachements et des détachements, des épanouissements et des replis stratégiques. Et là, il se tenait enfin debout, face à elle, et il la laissait le contempler. « Comme tu as grandi ! »

Elle aurait aimé le frôler de sa main, délicatement, mais cela « ne se faisait pas » dans son milieu. Elle aurait voulu lui dire un mot gentil, mais à quoi bon dire des mots à un être qui ne répondra pas ? Elle aurait aimé s’asseoir à côté de lui et lui confier tout ce qu’elle avait gardé sur le cœur pendant toutes ces années. Mais elle était trop digne pour se dévoiler ainsi à somme toute cet inconnu. Et pourtant, elle le contemplait et lui répétait : « Comme tu as grandi ! »

Elle se mit à le détailler attentivement dans la pénombre de la nuit où elle n’entrevoyait de lui que des formes au contour vague. Sur le fond épais du ciel se détachait sa chevelure de fines et souples branches dressées comme des mèches ébouriffées de feuilles sombres ondulant dans le souffle obscur. Tels des bras légers et dansants, ils se balançaient doucement comme suivant une berceuse délicate : « Lune, ma douce, viens près de moi, Lune ma belle, chante avec moi, Lune mon cœur, reste avec moi, Dans le rêve de la nuit et pour toujours » Il se dressait là, comme murmurant au Ciel qui ce soir-là était éteint : Lune boudait et ses amies étoiles s’était cachées derrière les nuages accrochés au firmament.

Elle continuait de l’admirer, étonnée de le voir ainsi comme en prière avec plus grand que lui. Le bruissement timide de son feuillage était porté par toute la hauteur de son tronc, un peu penché, un peu tordu, mais qui avait su trouver sa force obstinément, jour après jour, année après année, pour s’épaissir suffisamment et se tenir là devant elle et soutenir son regard. « Comme tu as grandi ! » « Tu as bien changé depuis la dernière fois ! »

Le cœur un peu endolori, elle songea à toutes les floraisons qu’elle avait à peine saluées, à tous les fruits qu’elle avait vu tomber sans s’y intéresser, à toutes les feuilles envolées avec leurs histoires que l’on ne partagera plus, à tous les oiseaux venus siffloter, siffler, s’égosiller même, alors que c’était peine perdue.

Songeuse, elle se demanda comment au fil du temps, il avait été possible qu’il change autant et lui vint alors une image diffuse, une image qui ne pouvait venir que de son imaginaire, puisque la réalité ne pouvait pas la lui montrer sans causer de dommage. Il lui vint à l’esprit l’image de tout ce qui était caché, en dessous, de tout ce qui était sous terre, et que ses yeux étaient empêchés de voir alors que pourtant « c’était bien là ». Tout ce système d’enchevêtrement de racines, entrecroisées, en réseaux, serrées les unes contre les autres, s’étendant en largeur et en profondeur, toujours en quête de ce qui pourrait nourrir, soutenir, enrichir, dépassant en les contournant les obstacles des roches trop dures, subissant les assauts des insectes, se protégeant des moisissures, hébergeant quelques rongeurs, s’abreuvant dans les eaux souterraines, filtrant leur substance pour n’en garder que l’extrait vital. « Comme tu as grandi ! »

Elle le dit à haute voix, et se surprit à penser à son enfant : comment serait-il, là, au pied de l’arbre, s’il avait vécu ? « Comme tu as grandi ! »

À toutes celles et ceux qui ont une part de « Mater dolorosa » en ailes ou en nœuds.



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