La panoplie du cuisinier


Il était une fois un cuisinier à domicile. Il aimait son métier pour la part d’inattendu qu’il lui réservait. Il ne savait jamais vraiment à l’avance au milieu de quelles marmites il allait se trouver. En effet, vu leur poids, cela faisait longtemps déjà qu’il avait décidé de laisser les siennes chez lui. Il avait pris le parti d’utiliser celles de ses clients, bien que parfois cela lui compliquât un peu la tâche.

La seule chose qui le suivait partout, c’était sa panoplie de couteaux. Sans elle, cuisiner quoi que ce soit, lui semblait impossible. Il avait déjà vécu trop de galères à devoir s’ingénier à découper un poulet avec un couteau à tartiner. Depuis ce jour-là, sa panoplie et lui étaient devenus inséparables.

Ce brave cuisinier était pourtant peut-être loin de se douter des échanges, conversations et parfois rivalités qui se tramaient dans son cartable. Ce jour-là, Couteau de Chef et Santoku se livraient à une diatribe acharnée :

« Moi, disait Couteau de Chef, je peux presque tout faire ! Avec ma longueur de lame, je peux couper les viandes. Et puis, je suis minutieux aussi. Je peux émincer les fruits, les légumes et jusqu’au plus fin des brins de ciboulette ! Rien ne m’échappe ! »

« C’est bien là qu’est le problème ! », lui rétorquait Santoku. « C’est que rien ne t’échappe ! Comment veux-tu que les émincés partent à la poêle si tu les gardes collés contre toi ! Moi, au moins, j’ai des alvéoles et ça leur permet de respirer. Comme ça, ils se décollent sans souci. Pas besoin de frotter ma lame dans le sens du fil ! Et d’ailleurs, je déteste ça ! »

Ce à quoi répondait .... notre Couteau de Chef : « Écoute, je préfère coller les morceaux que me casser quand on me tapote un peu sur la table. Toi, ta céramique, elle est bien trop fragile pour que tu exerces durablement dans le métier ! »

Les autres couteaux, sagement à leur place dans la panoplie, n’en pouvaient plus de ces ripostes et de ces tirs croisés.

Feuille de Boucher trépignait dans son coin. Elle marmonnait entre ses dents à destination de sa voisine : « Ce sont des gringalets tous les deux ! Regarde-les et regarde-moi. Moi au moins, j’ai du poids. En un seul coup, un seul, que ce soit en vertical ou en horizontal, je suis capable d’en écraser plus qu’à eux deux réunis ! Non mais… ils feraient mieux de se regarder un peu… »


À ces dires, le Couteau d’Office ne voulant pas se faire l’avocat du diable, commença à inspecter sa propre anatomie. Il apprécia sa pointe bien acérée, examina sa lame, plutôt courte et juste aux bonnes dimensions pour être facilement logeable. Il suivit son fil qu’il trouva lisse et bien aligné. Il avait aussi le dos bien droit et large à souhait. Sa soie filait jusqu’à l’intérieur de ses côtes, fermement tenue par des rivets solidement ancrés et sa garde restait nette et propre. Il se dit après ce tour de propriétaire, relaxant et apaisant : « Ma foi, je me sens bien comme je suis. Mes qualités me conviennent et je suis heureux de pouvoir aider à la préparation du repas quand il y a besoin de moi. »


Feuille de Boucher n’obtenant pas de réponse à sa droite, tenta d’écouter vers sa gauche… Évidemment, en bonne Feuille de Boucher qui se respecte, elle était un peu dure… de la feuille… Elle n’entendait donc que des bribes de ce que racontait son voisin, Couteau à Désosser.


Lui, il était fier de sa courbure et de sa lame, longue comme un bras qui atteignait tout ce qu’il voulait. En plus, la sinuosité de sa courbure lui permettait de s’adapter aux structures des squelettes. Il lui était ainsi aisé de discerner les schémas, les constructions, les armatures avec un tranchant tout particulier. L’inconvénient pour lui, c’est qu’il faisait mettre de côté la chair, la pulpe, le jus, le sang… la vie quoi, en somme. C’est pour cela qu’il avait du mal à être ou à se sentir apprécié, parce que depuis sa vue globale, il n’arrivait pas à partager le goût des enrobages dont tant d’autres se gargarisaient. Il se mettait alors à rêver.


Il se voyait bien en « Mora Companion ». C’était son idole adorée, favorite ! Mora Companion était robuste, économique, ergonomique, pratique, solide, facile à aiguiser, et de surcroît joli et avec une patine qui l’embellissait au fil du temps qui passe. Ça, au moins, c’était le top ! Adieu l’oxydation et vive la vie en extérieur ! Car « Mora Companion » était vraiment le meilleur pour l’air libre, la nature, la vie dans les bois… Aaaahhh ! les bois !!!!


Pendant ce temps, Couteau de Chef et Santoku s’étaient tus. Il régnait à présent une atmosphère de silence dans les plis de cette panoplie en route vers une nouvelle cuisine.

Santoku était devenu quelque peu nostalgique ! Il se disait que s’il était resté près des fourneaux de ses ancêtres, il n’aurait peut-être pas vécu ces douloureuses sensations de discrimination. Mais, « Higo No Kami » lui rappela dans sa rêverie que ses grands-parents sabres, bien trop tranchants et réputés pour l’irréversibilité de leur action, avaient fini par disparaître. « À l’heure actuelle, il ne reste plus que nous deux en libre circulation. Il est peut-être plus sage d’être simple, modeste, pliable, et sans verrou pour qu’une seule main puisse nous rendre utiles » Santoku soupirait de toutes ses alvéoles encore incertain et indécis quant à la conduite à tenir.


Couteau de Chef lui aussi était parti dans une rêverie ! Lui, il continuait à voir grand ; il se sentait comme lame de héros. Il s’imaginait habillé en cuir, voyageant des États-Unis à l’Afghanistan, en passant par l’Europe et le Viet-Nam. Car c’était ainsi que KA-BAR-USMC faisait honneur à ses racines ! En restant à la pointe du progrès en matière de sécurité et en continuant de sauver des vies… depuis plus de 80 ans !


Quels pouvaient être les rêves de ceux qui dans ce voyage, se laissaient dans leur compartiment balloter, au rythme de la marche, des arrêts et des changements de bords ?

Sans doute y avait-il celui qui rêvait de damer le pion à tout le monde, en devenant Victorinox le Tout en Un ! Mais étant suisse, il se devait de rester neutre. Peut-être y avait-il aussi celui qui plus rustique et peu bavard se contentait d’acquiescer du col, à l’instar d’Opinel, depuis la besace des bergers de Savoie. Ou encore, celui qui tel BUCK 110, aimait les mitres lustrées et impressionnantes par leur brillance polie et toujours la prudence grâce au back-lock !!


Ils étaient là, réunis dans cette panoplie, tous ces couteaux aux âmes et aux destins divers quand soudain… La poche s’ouvrit ; la lumière se fit et une voix retentit : « Au travail ! » Le cuisinier était prêt. Un nouveau menu allait se mitonner.

Les couteaux se rendirent compte à ce moment précis qu’ils n’étaient que des instruments…. Des instruments aux mains de l’idée de quelqu’un d’autre… Il furent ravis que ce soit celle de cet homme-là, dans cette vie-ci, car celui-ci concoctait des repas savoureux pour des petits ou des plus grands, désireux de se réunir, de se retrouver, de partager des tranches de vie, sucrées, salées ou plus piquantes, de mettre en commun leurs talents et leurs savoirs et de les célébrer par leurs meilleures histoires !



Le cuisinier chantonnait maintenant, dans cette cuisine nouvelle pour lui, entouré de ses fidèles couteaux. Sans doute était-il loin de s’imaginer ce qui pouvait traverser leurs esprits ; ou peut-être ressentait-il leurs espoirs et leurs envies. Il les choyait quoi qu’il en soit, car il savait que d’eux dépendait en partie la qualité de son service. Il humait les vapeurs délicieuses, goûtait les mets parfumés avec toutes ses papilles en éveil et se disait : « Sacré métier, celui de cuisinier ! »

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