La poupée russe au Louvre (1)

Il était une fois une jolie poupée russe toute blonde, avec de beaux cheveux ondulés et un regard à l'étincelle allumée. Elle avait ceci de particulier que bon nombre de belles et désirables poupées russes, finement maquillées et délicatement parées de foulards colorés, elle portait à l'intérieur de son cœur toutes ses petites soeurs, aussi bien apprêtées que leur grande sœur. La jolie poupée russe se trouvait donc en visite à Paris et comme toute touriste digne de ce nom, elle souhaitait absolument visiter le célèbre musée du Louvre au cours de son séjour. Un beau jour léger et fraîchement humide, elle se rendit donc à la galerie et s'y laissa déambuler au fil des couloirs, dans les successions de salles, d'époques et de genres.

Et tout d'un coup, face à un tableau "contemporain"', toutes ses petites sœurs à l'intérieur de son cœur se trouvèrent saisies d'une forte stupeur. La jolie poupée blonde, bien arrangée à l'extérieur, se sentit comme défaite. Elle s'assit sur une banquette et resta le regard figé sur le tableau. Elle ne distinguait rien de précis, que des formes vagues, et pourtant évocatrices... Par ici, comme un regard perçant, des yeux bleus qui fixent et vous transpercent comme discernant les fantômes se tenant derrière vous. Par là, un instrument, mi-violon, mi guitare, avec des notes de dix cordes. Par là encore, un sourire optimiste et plein de charme, entouré d'êtres sympathiques et rieurs, aux silhouettes indéfinies. Dans un autre coin, une mère esseulée et éplorée dont les mains cherchant le contact à tout prix se transforment en griffes. Sur un nuage, un enfant ; un magnifique chérubin au front tout aussi curieux que soucieux. Juste en dessous, une femme brune, à la chevelure dense, avec un visage bien tracé dénotant ainsi un caractère affirmé. Tout là haut, des formules, des symboles, des étoiles, comme une nouvelle science sur le point d'éclore. Au centre, une ligne à la fois svelte et bien plantée qui spirale autour d'un squelette dont les os semblent...trembler...


La jolie poupée blonde se tenait tant bien que mal sur sa banquette... face à ce tableau, elle se sentait comme fascinée ... des gouttes de sueur parlaient sur son front... ses mains devenaient moites... sa respiration devenait de plus en plus courte... elle se sentait partir... comme happée par le tableau... une impression de déjà vu... déjà vécu... dans une autre vie peut-être.... elle voyait ses propres os trembler ... et la spirale s'évaporer... tout d'un coup, le squelette s'effondrait... elle n'était plus... La jolie poupée blonde bien sous tout rapport venait d'entendre ses sœurs à l'intérieur se réduire en cendres. Et pourtant elle restait là, sidérée et perdue dans l'onde du temps.... Elle ne vit pas combien de passants passèrent et la dévisagèrent. Elle n'entendit pas les commentaires ni les questions qui suggèrent. Elle ne sentit rien d'autre que le rien.

L'heure de fermeture arriva enfin et le gardien qui l'avait gardée à vue d'oeil se chargea de la réveiller. Avec brusquerie il la prit par le bras... "Maintenant ça suffit ; vous aller vous activer et retrouver la vraie vie!" La jolie poupée blonde ouvrit grand les yeux; sa bouche s'arrondit pour laisser passer un... silence... elle était muette... aveugle et muette... Le gardien l'accompagna sans ménagement vers la sortie et la prévint : "Si vous revenez, je vous fais expulser". La jolie poupée blonde toute choquée et abasourdie, encore muette, et les yeux rivés sur le souvenir des formes sentit à l'intérieur les cendres encore chaudes de ses petites sœurs. Son cœur se serra, ses yeux s'emplirent de tristesse et leur étincelle perdit de son éclat. Elle ne pouvait rester en l'état, l'âme errante et l'esprit divaguant. Elle devait comprendre ; regarder froidement ; trouver un détail, une différence, un mot de fin. Alors elle se résolut à franchir l'interdit. Elle retourna au musée de nuit.

Dans son pays, elle avait appris à se déjouer de certaines alarmes. Et puis, elle n'y allait pas pour voler. Dans l'obscurité, elle reconnut assez aisément le parcours qui la conduisait jusqu'au tableau. Munie de sa lampe de poche, elle appréciait ce nouvel éclairage qui laissait de la place aux ombres. Bientôt elle se trouva face au tableau. Depuis la banquette, elle commença à le scruter avec attention sous ces nouveaux jours successifs que lui offraient les auréoles de sa lampe.

Tout était là : les yeux bleus, la musique, la facilité de contact, l'optimisme, l'étude, la famille, la mère, l'enfant, l'alliance, le squelette, la spirale. Elle regardait tout cela en respirant le plus tranquillement possible ; cercle après cercle. Elle cherchait, cherchait encore, cherchait inlassablement.... la différence... cet éclair qui lui apporterait la paix... la résurrection des cendres... la vie et la joie de ses sœurs... elle entendait son cœur battre comme un tambour... elle se mit écouter son rythme et à laisser sa main se balancer au gré de ses battements. La lampe de poche commença alors à suivre un tracé sur la toile. Et petit à petit, la jolie poupée blonde vit une forme émerger de l'ombre... comme un autre squelette qui se désenchevêtrait, se redressait et faisait face à la spirale.

La belle russe entendit à l'intérieur son coeur battre plus fort et perçut la voix de ses sœurs. Elles étaient joyeuses de ces retrouvailles ; comme si leurs cendres s'étaient condensées pour donner naissance à ce nouveau squelette qui bientôt devant la spirale se mit à danser. Les sœurs à l'intérieur de plus en plus joyeuses et revigorées tapaient des mains comme des forcenées. Alors un cœur commença à se former à l'intérieur du squelette nouveau-né. Les sœurs s'exclamèrent et se mirent à supplier la grande poupée blonde : "'Chante Grande Sœur ! Chante !". La grande sœur un peu intimidée arrondit ses lèvres et... juste un filet de silence. Les sœurs insistèrent : "Chante Grande Sœur, Chante!" La grande sœur arrondit ses lèvres et un "Ooohhhh" timide s'en échappa. L'écho de la salle vide l'amplifia tellement qu'elle en sursauta. "Chante encore Grande Sœur, Chante !" Alors la voix de la grande sœur prit de l'assurance et une mélodie commença à suivre le rythme des battements de cœur.

La lampe dessinait toujours son tracé sur la toile ; de l'ombre avait surgi le squelette faisant face à la spirale ; puis un cœur s'était logé en son centre et voilà que maintenant la structure s'étoffait petit à petit de foulards colorés et bientôt apparut un visage délicatement maquillé. La grande sœur s'arrêta soudain de chanter la gorge nouée par l'émotion : elle venait de reconnaître l'une de ses sœurs qu'elle avait oubliée en chemin, un jour de vent en spirale, sur une musique de dix cordes. Un jour de zéphyr-désir, elle avait partagé un peu de sa chair ; elle en avait senti la brûlure de la coupure...Son sang avait commencé à perler, puis à couler... Bientôt le flot se tarit, elle blêmit... Sans le savoir, écorchée vive, elle y avait laissé la peau.

Lorsqu'elle vit sa soeur reprendre forme, la jolie russe la prit dans ses bras, et ensemble depuis la banquette, elles restèrent un long moment à contempler le tableau. Elles étaient souriantes et en paix ; la spirale pouvait continuer ; elles ne se laisseraient plus happer. Délicieusement enlacées l'une à l'autre, elles s'assoupirent sur la banquette. Tant pis pour le gardien. Elles étaient ensemble et plus fortes ensemble, elles affronteraient le lendemain.



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