La poupée russe au Louvre (3)


M. Thibaud se tenait donc là debout près de son bureau, les mains dans les poches, les coudes en anses de jarre qui retenaient sa veste dont le col se déformait sous le pli vers l'arrière. Le gilet déboutonné laissait voir la chemise entrouverte et la cravate défaite. Ébouriffé à force de se coiffer et décoiffer à main nue, il avait l'air hagard de ceux qui ont passé une mauvaise nuit. Il regardait hirsute et désorienté la pile de journaux amoncelés sur sa table et voyait flotter au-dessus d'eux cette silhouette de femme à la chevelure blonde et débordante. La perplexité le laissait perdu dans le vague. Comment cette femme d'abord plutôt apparemment docile s'y était-elle pris pour déjouer des alarmes parmi les plus modernes et infaillibles si ce n'est du monde du moins d'Europe ? Avait-elle un complice ? Un employé qu'elle aurait soudoyé ? Et pourquoi était-elle restée à s'endormir sur la banquette ? Pourquoi ne n'était-elle pas enfuie avant la ronde du gardien ? Si elle n'avait rien volé, peut-être avait-elle laissé quelque chose sur place ? Un frisson parcourut le conservateur... Et si elle était venue en reconnaissance ou pour cacher du matériel ou des armes pour un prochain coup ? Blêmissant soudain, il attrapa son téléphone : "Bureau Central de la sécurité ? Avez-vous vérifié que la suspecte de cette nuit n'a rien laissé dans le musée. Passez tout au peigne fin... les salles, les couloirs, les escaliers, les sanitaires, tout, absolument tout. Prenez toutes les équipes dont vous avez besoin et transmettez-moi votre rapport dans une heure au plus tard." Sans attendre la réponse il raccrocha, se coiffa puis se décoiffa à main nue, arpenta son bureau, se prépara un café, et commença à faire les cent pas, entrecoupés de café et de ciel gris et maussade au dessus des toits hérissés de Paris.

L'heure avait passé, égrenant ses minutes vertes d'angoisse sur le cadran de l'horloge digitale à peine visible sous l'amoncellement des journaux. Le conservateur tapotait nerveusement le bord de son bureau, l'oeil noir, et le visage crispé. L'appel tant attendu n'était pas venu. Contrarié de ne pouvoir glaner de nouvelles pistes, il décida d'enfiler son duffle-coat marron pour se rendre au commissariat. Il ouvrait la porte de son bureau et soudain la sonnerie nasillarde de son téléphone retentit. Il se précipita sur le combiné en sueur : "Allô?" "M. le Conservateur ? Nous avons tout inspecté selon vos ordres. Et rien..." Le visage de M. Thibaud se renfrogna davantage ; sa mâchoire se serra laissant saillir la dureté de son amertume. L'employé poursuivit : "rien de très significatif, si ce n'est un foulard coloré. Souhaitez-vous que je vous le fasse apporter ?" Soulagé, le conservateur laissa échapper un raclement de gorge et se reprenant répondit sèchement : "Merci ; ce n'est pas la peine ; je pars maintenant pour le commissariat ; je passe par votre bureau." Il raccrocha et se précipita hors de son bureau. "Pour le chef, ça doit en être une tuile cette affaire !" commenta l'employé de sécurité à son collègue. "Prépare le foulard. Il arrive." Ils entendirent des pas résonner au fond du couloir gris béton des coulisses du musée et se mirent comme au garde à vous. "Monsieur. Le foulard Monsieur" Le conservateur prit l'étoffe, fit un signe de la tête en guise de remerciement et s'en retourna prestement vers la sortie.


À l'extérieur, le jour s'était levé. Les rayons du soleil perçaient timides la couverture nuageuse et venaient offrir leur lumière aux flaques d'humidité réverbérantes des trottoirs ainsi pailletés de reflets de lune argentée. Le conservateur s'interrompit dans son élan. Il huma l'air en exhalant des volutes vaporeusement fraîches et se mit à observer le foulard. Sa mousseline légère portait le poids de lourdes fleurs rouges aux pétales fournis et volumineux s'amoncelant sur un fond noir profond. Le tissu délicat fuyait entre les doigts du conservateur comme s'il regrettait de s'être laissé trouver. Peut-être

était-ce à cause de son parfum que les gardes avaient pu le remarquer ? Un parfum épais comme les pétales, aussi enveloppant que l'étole et à la fois évanescent. Le conservateur s'en laissa imprégner à petites bouffées. Un goût de connu vint raviver ses papilles abruties par la succession de cafés du matin. Il aurait juré que ce parfum peu commun l'avait déjà effleuré. Le passage d'une voiture et les éclaboussures dans son sillage tirèrent le conservateur de sa rêverie. Il s'écarta alerte, fourra le foulard dans sa poche et reprit son pas pressé en direction du commissariat.



0 vue0 commentaire

Posts récents

Voir tout