Le caméléonceau trop coloré



Il était une fois un tout jeune caméléon, issu d’une famille peu banale. Sa maman était une belle caméléonne mais son papa était d’une autre espèce. Il appartenait à cette tribu magnifique, solide et athlétique des iguanes.


De ce fait, le père iguane était souvent occupé à se maintenir en forme pour être un chasseur efficient et rapporter ce qu’il fallait de nourriture à son foyer. Il partageait donc de rares moments privilégiés avec sa femme et son enfant ; de surcroît, comme il se voyait différent, il n’interférait qu’occasionnellement dans la relation caméléonesque qu’entretenaient la mère et l’enfant. Cette relation était toute pleine de bonnes intentions, de doux idéaux et de desseins constructifs ; elle n’en restait pas moins une relation où la compréhension était difficile. En effet, tant que l’enfant et sa mère étaient en symbiose, l’un collé contre l’autre, tout allait parfaitement puisque se fondant dans le même paysage, ils se paraient tous deux des mêmes couleurs et voyaient ainsi les événements du même œil.

Les choses commencèrent à se compliquer lorsque le petit caméléon commença à s’éloigner de sa maman. Au début, tout allait encore à peu près bien, car restant relativement proche d’elle, le corps de l’enfant continuait de revêtir des couleurs similaires. De sorte qu’en se regardant l’un l’autre, ils se voyaient tous deux de très grandes ressemblances. Mais plus il s’éloignait, plus leurs corps prenaient des couleurs distinctes, parfois complémentaires, mais parfois aussi radicalement opposées. Et là, rien n’allait plus entre la mère et l’enfant. Ils semblaient ne plus se comprendre, ni même s’entendre. C’était quiproquo sur quiproquo et aucun des deux sur le moment ne songeait à s’intéresser à ce qui les entourait ou entourait l’autre afin de pouvoir se faire une image de la mosaïque dans laquelle il se fondait.

Le petit caméléon en finit même par envier son père iguane de n’être que d’une seule couleur, stable quoi qu’il arrive autour de lui. Il restait ainsi imperturbable dans sa vision et ses perspectives et faisait son chemin tranquillement. D’ailleurs rien ni personne ne parvenait à le déranger dans sa tranquillité !

Le caméléonceau de son côté, se sentait de plus en plus déboussolé ; plus il bougeait, plus il se sentait perdu. Il avait bien tenté de ressembler à son père en se plaçant dans un endroit lisse, unicolore et sans nuance. Cependant, il lui avait fallu se rendre à l’évidence : les autres couleurs lui manquaient et il se sentait seul, isolé, dans une forme de couloir un peu étroit où l’ouverture pour ses yeux multifacettes lui faisait défaut.

Il ne se résolvait pas non plus à ressembler à sa mère. Changer tout le temps de couleurs, au gré du temps, des lieux et des visiteurs, lui faisait perdre tout sens de l’orientation. Au bout de quelques heures, il était étourdi, avait le tournis, ne savait plus quoi penser, ni dans quelle direction cheminer. Il était donc là, ce jour-là, perdu entre le vert des feuilles, le marron des branches, le gris du ciel, le mauve des jacarandas, le bleu du papillon, le jaune des protéas, le rouge du gonolek, et il en perdait son malinké…

Persuadé malgré tout qu’il devait bien y avoir moyen de cohabiter avec plusieurs couleurs sans s’égarer dans la confusion la plus déroutante ni se claquemurer dans le monochromisme fondamental, il se mit à observer finement son entourage et à tester patiemment chaque endroit qu’il lui était proposé de traverser.

Il apprit donc à discerner les couleurs avec lesquelles il se sentait le plus à l’aise, le plus joyeux, le plus confiant, le plus inventif, le plus aimant, le plus généreux, le plus loquace, le plus lucide ou le plus sensé. Sans trop s’en rendre compte, il avait finalement fait connaissance avec sept couleurs. C’est déjà beaucoup me direz-vous, sept couleurs, et peut-être bien plus qu’il n’en faut ! Car il lui restait maintenant le plus délicat : trouver autour de lui un endroit qui réunirait ces sept couleurs de la façon la plus douce et harmonieuse possible. Notre caméléonceau resta donc là une fois de plus immobile et aux aguets de ce que l’environnement pourrait lui offrir. Il savourait le ruissellement sur ses écailles des gouttes d’eau de pluie qui venaient rafraîchir son corps. Il dégustait la caresse du rayon de soleil qui venait éclaircir ses pensées en traversant ses paupières. Et puis tout d’un coup, il entrevit juste à la frontière entre les deux, dans ce qui faisait lien entre pluie et soleil, il entrevit ce prisme si spécial qui reflète l’arc-en-ciel. Et c’est là qu’il choisit de se pelotonner, tout doucement et affectueusement, pour ressentir tout au fond de lui ses couleurs préférées dans le lien entre les opposés.


Et jaune orange vert, Il trouva son univers, Et rouge, mauve, bleu, Il en vécut tout heureux.

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