Le fabuleux destin de Jack'O Lantern



Stingy Jack, alias Jack’O Lantern, se retrouve aux portes du Paradis. Saint Pierre lui dit : « Allons, Jack, soyons sérieux ! Tu crois sincèrement qu’avec ta radinerie et ton ivrognerie, je peux te laisser entrer ici ? Tu sais bien que Dieu réserve cet espace aux gens de bonne foi, bonne grâce et bonnes actions ! Au vu de ton état, ce n’est guère le cas ! Allez, va, laisse-moi tranquille ! ll y a la queue derrière toi ! »


Stingy Jack, dépité quoique pas surpris du tout du manque de miséricorde, se rendit devant la porte de l’Enfer. Le Diable en personne lui ouvrit : « Quoi ? Toi, ici, Stingy Jack ? » s’esclaffa le Diable, saisi de stupeur, le trident tremblant et les cornes chancelant. « Il est hors de question que tu fasses un pas de plus. Ici, on est malin, coquin, turlupin, tant qu’on respecte le plus fort. Et le plus fort ici, c’est moi, encore moi, et toujours moi. Tu m’as suffisamment piégé en me mettant dans ta poche avec ta foutue croix d’argent que diantre ! Retourne d’où tu viens ! »


Stingy Jack, dépité quoique pas surpris du tout de la peur, l’envie et le rejet, se retourna et vit devant lui… la profondeur de l’obscurité, la noirceur des ténèbres. Pour la première fois de sa vie depuis une éternité, il se sentit frissonner de peur et faisant volte-face, supplia le diable de lui offrir quelque lueur.

Le Diable, qui au fond n’était qu’un bougre tentateur, eut pitié de lui et lui remit une chandelle plantée au cœur d’un vulgaire navet. « Tiens, c’est tout ce que je puis faire pour toi. Et maintenant, va-t’en ! » Jack soupira, cracha son mégot, but une gorgée de Jack Daniel’s de son flasque, le seul compagnon qui le suivait vraiment. Il regarda le navet illuminé d’un air résigné. Au bout de quelques pas dans la nuit, épuisé, il s’assit sur une volute de cumulonimbus, et fixa son regard sur le légume éclairant.

« C’est vrai que ma vie n’a finalement été qu’un mauvais film, » marmonna-t-il. Et il laissa venir à lui tout le flot d’images qui se présentait : les moments de bout-à-bout, les erreurs de cadrage, les claps de fin, les coupes de censure, les trucages ultra-réalistes, les flash-back, les raccords ratés, les rushes et les fausses prises. Impossible de revenir en arrière et de refaire ; c’était enregistré, gravé et dans la boîte. Il pressentait cependant que quelque chose de constructif pouvait être tiré de ce parcours. Peut-être plus trop pour lui… lui, à part éviter les courants d’air qui pourraient souffler la chandelle, il ne voyait guère quel sort il pourrait vivre autre que de voyager sur ce bout de cumulonimbus, participer aux orages, lancer des éclairs de colère, et noyer les humains sous des grêles de rancoeurs.

Mais peut-être pour ceux qu’il avait laissés se débrouiller seuls sur Terre et qui devaient continuer à avancer après lui et sans lui, pour les siècles des siècles et il en est ainsi.

Jack se trouvait donc là, perdu dans ses réflexions, face à son satané navet. À quel moment sa vie avait-elle basculé ? Ou bien était-il né déjà tordu ? Ou la vie l’avait-elle tordu davantage ? Il se rappela d’un moment de trop. De trop plein. De trop de douleur. De trop de fatigue. De trop de non-sens. De trop de pourquoi. Oui, c’était ça. Trop de pourquoi et trop peu de réponses. Pourquoi mon frère est-il mort ? Pourquoi ma tante a-t-elle abandonné ma cousine ? Pourquoi la guerre ? Pourquoi partager la maison ? Pourquoi ma belle-sœur est-elle partie ? Pourquoi mon ami de toujours a-t-il laissé l’autre tomber dans le feu ? Pourquoi mon fils a-t-il manqué de vivres ? Pourquoi mes filles sont-elles malades ? Pourquoi le curé a-t-il laissé traîner ses mains sales ? Trop de pourquoi ont tué le pour quoi.

« À un moment, mon cœur a lâché, et j’ai perdu la direction » murmura-t-il. « Le seul à me permettre de me souvenir de qui j’étais, c’était mon pote, Jack Daniel’s » Et il caressa tendrement, affectueusement, respectueusement, son fidèle flasque. Combien de gorgées avait-il bu pour se redonner force, confiance, contenance ! Combien de liquide avait-il absorbé pour rester fluide et continuer d’avancer ! Il remercia son flasque pour tous ces moments où un peu de bonheur et d’ivresse avaient coulé dans ses veines et lui avaient donné un semblant de goût de vivre. Il ressentit au fond de sa poitrine une douleur si vive qu’il crut que ses os craquaient et sa chair se déchirait. Une brèche s’ouvrit au creux de lui et en jaillirent des larmes, perles de chagrin, de regret, de compréhension. Elles roulaient sur ses joues, rebondissaient sur son torse puis s’éparpillaient dans la nuit comme une brume de Novembre.

Une plume vint alors caresser sa joue. Un visage souriant lui apparut dans le noir. Un parfum de roses vint l’envelopper délicatement. Il entendit : « Suis-moi ! » Incrédule, mais touché par tant de douceur, il se leva et suivit les plumes qui se révélaient à lui, comme des flocons de neige, purs et légers, flottant dans l’air. Il reconnut la porte de l’Enfer et y déposa le navet. Il fit le vœu que chaque année cette lumière vienne protéger les êtres dans tous leurs moments d’entre-deux comme cette chandelle venait de le faire pour lui.

Il reconnut les portes du Paradis. Mais les plumes se posèrent devant et passèrent chemin. «Viens, il y a mieux pour toi. » entendit-il. Intrigué, il poursuivit sa marche et arriva au bord du Ciel ; le vide de la limite l’impressionna tellement qu’il faillit défaillir. « Sais-tu ce qu’est une étoile ? » lui susurra la douce voix. Muet et interloqué, Jack fit non de la tête. « Une étoile, c’est ce que les enfants et les plus grands regardent dans le Ciel dans l’espoir d’y trouver un souvenir ou un amour perdu. C’est aussi comme un messager pour les souhaits secrets que chacun porte en son cœur. C’est une force offerte à qui en a besoin dans les moments les plus sombres de son chemin. Comme toi tu en as manqué, je suis convaincue que tu sais combien c’est précieux de pouvoir compter sur une étoile. Toi, tu as pu continuer ta route grâce aux paillettes que tu trouvais dans ton flasque et tu as payé le prix fort de cette amitié en te retrouvant dans l’errance. Aujourd’hui, il t’est possible d’offrir à ton tour ton soutien, de façon plus sûre, grâce à la magie de la lignée des étoiles qui nous guide avec sagesse et tendresse depuis Barnumbir, puis Obia, Douaou, Septante, Phosphoros, Lucifer, Danica, Shukra, King-Sing et bien d’autres… Acceptes-tu de devenir une étoile ? » Jack sentit son cœur s’emplir de lumière et de joie. Dans un acquiescement de la tête et un élan de Oui, il se jeta corps et âme sur la trace des plumes pour s’accrocher au firmament où depuis ce jour il inspire et éclaire celles et ceux qui lui adressent leurs prières. Et dans la nuit, Une étoile luit, Qui chasse les soucis De votre coeur aussi.

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