MOMUMMYAMA

(News Mai 2021)

Elle avait pris soin d’elle pendant plusieurs années sur la fin de ses jours. Et puis un jour, elle est partie pour toujours, rejoignant les étoiles au firmament. Elle lui avait laissé en héritage un exemple et une fidélité : celle de commémorer. À force de persévérance, elle parvint à faire réalité le désir de sa mère.

Toutes deux appartenaient à ce peuple de petits êtres voyageurs, travailleurs et aimant la bonne aventure. Le Créateur les avait dotés pour cela d’un dos rond et lisse, pour que les coups de la vie puissent glisser plus facilement ; d’ailes fines et puissantes afin qu’ils franchissent les obstacles et les distances à vive allure ; de petites pattes collantes, de sorte qu’ils puissent s’accrocher fermement à leurs défis.

Ce peuple, celui des coccinelles donc, disposait de bons atouts naturels leur permettant de faire face à n’importe quel aléa ou circonstance.

Mais voilà qu’un jour, un vilain jour d’une vilaine année, le peuple des coccinelles se divisa, sur un critère plus qu’étonnant : celui de la couleur. Alors que les marguerites pouvaient vivre ensemble et se tolérer qu’elles soient blanches ou roses ; les roses, rouges ou jaunes ; les tulipes, multicolores ; les panthères, rousses ou noires ; les papillons, bleus ou bariolés ; les poissons, gris ou arc-en-ciel ; les coccinelles, elles, ne supportaient plus de se voir les unes rouges à pois noirs et les autres noires à pois rouges. S’ensuivirent des batailles intestines, cruelles et féroces, au beau milieu des hautes herbes des grandes prairies ; des morts sanglantes se multipliaient obligeant les coquelicots à se rassembler pour commémorer les vies perdues. Ce spectacle d’une tristesse affligeante, douloureuse et éprouvante meurtrissait chaque jour un peu plus le cœur des coccinelles daltoniennes. Ces dernières, ne distinguant pas les couleurs, ne voyaient d’un côté comme de l’autre, que des semblables se sacrifiant sauvagement en nourrissant rageusement de la haine et de la rancœur meurtrières. Et au milieu, il y avait aussi ces quelques coccinelles métissées, les toutes jaunes, ou jaunes à pois noirs, qui se sentaient perdues, désorientées, abandonnées, rejetées. L’une d’entre elles, une observatrice au grand cœur, arrivée au bout du bout de la solitude et de l’abattement, se rappelant les atouts offerts par le Créateur, décida de prendre les choses en pattes.

Coûte que coûte, une entente devait se retisser ; les blessures devaient se panser et l’harmonie régner à nouveau au sein de son peuple. Elle réunit les coccinelles aux couleurs zébrées, appela les daltoniennes et proposa un plan de réorganisation. Par petites associations, elles allaient prendre soin en priorité des plus jeunes, des plus faibles et des plus isolées. Ainsi, elles constitueraient une nouvelle force, un nouvel exemple pour les nombreuses coccinelles rouges et noires qui s’étaient embarquées dans cette voie maléfique et destructrice, à leur corps défendant, ou par principe conditionné, par une forme d’honneur, ou manque de conviction ou de consistance intérieure.

Ces coccinelles dévouées durent déployer beaucoup de persévérance, détermination, ténacité, opiniâtreté, humilité, patience, trésors de communication et de persuasion, compter aussi sur l’aide du temps avant qu’une paix relative puisse se réinstaller entre les différents clans du peuple.

Bien sûr, il reste encore à l’heure actuelle des balafres, des cicatrices, des points sensibles, des zones douloureuses. Les coccinelles ont compris qu’elles devraient continuer à en prendre soin longtemps encore, avec tendresse et bienveillance, et qu’un jour viendrait où la seule chose qui compterait, ce serait le souvenir du courage et des forces débusquées aux tréfonds de la faiblesse et de l’anéantissement, ainsi que l’hommage qui y serait rendu en souvenir.

Cette année, ce sera le 30 mai.



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