Ramage et bavardage



Il pleut. Les oiseaux piaillent, sautillant de branche en branche. Ils pépient et caquètent à tout va. La conversation semble animée, pour ne pas dire inquiète, voire agitée. Ils se poursuivent les autres, se chassant d’une branche pour y revenir ensuite et déloger l’occupant précédent. Peut-être font-ils comme au Moyen-Âge en Bretagne ?

Souvenez-vous de cette journée de printemps de 1451. Les pies et les geais avaient passé la journée à se combattre, stratégiquement, consciencieusement, tactiquement. Le nombre des victimes était démesuré, autant dans un camp que dans l’autre. Mais les geais étaient fiers, ils avaient gagné ; ils pourraient désormais imposer leur hiérarchie aux pies, aux impies, et aux non-pies.

Tout cela était parti d’une discorde banale, au niveau domestique le plus simple et le plus aviaire qui fût ; une pie et un geai avaient fini par se prendre en grippe. Peut-être voulez-vous en savoir plus sur les faits ? Mme Pie aimait, comme vous le savez certainement, jacasser. Elle jacassait facilement et avec plaisir avec quiconque acceptait d’ouvrir le bec avec elle. De naturel curieux, Mme Pie observait inlassablement le monde qui l’entourait. Elle sentait quelque chose en elle s’épanouir quand elle comprenait ou apprenait quelque chose de nouveau. C’est ainsi qu’au fil des conversations et des rencontres avec tout type d’oiseau, grâce à cette soif d’apprendre, elle avait thésaurisé en elle une étendue de connaissances qu’elle appréciait également de partager.

Un jour, elle rencontra M. Geai, un voisin de son quartier. Elle s’intéressa de près au quotidien de ce dernier. Rapidement, elle se rendit compte que pour lui, tout tournait autour des graines : trouver des graines, accumuler les graines dans son jabot, cacher des graines, surveiller les graines, retrouver les graines, manger les graines, laisser germer les graines indépendamment de sa volonté… Mme Pie en aurait bien pris … de la graine ! Mais M. Geai trouvait que la conversation de Mme Pie manquait de concret, d’actualité et qu’elle se racontait beaucoup d’histoires inutiles pour la vie de tous les jours. Il lui croassa donc rugueusement qu’elle devait apprendre à prendre ses responsabilités.

Mme Pie qui était l’une des rares à savoir construire un toit sur son nid (et à le faire !), s’en offusqua profondément. Elle en eut le cœur tellement meurtri que comme à son habitude, elle se mit en devoir de chercher à comprendre et pour ce faire, à voleter nerveusement autour du nid de M. Geai. M. Geai de nature plutôt territorialiste se sentit agressé et étant d’une espèce communautaire, fit appel à ses congénères pour faire respecter ses frontières. Mme Pie se vit soudain entourée d’une nuée de geais venant de toutes parts frôler et faire des piqués et des loopings autour de son nid. Elle se sentit apeurée à tel point qu’elle aussi fit appel à ses congénères. Et c’est ainsi que se déclencha cette grande bataille meurtrière.


Que se passa-t-il ensuite ? Les pies acceptèrent-elles cette soumission sans rien dire, sans rien faire ? Certes non… Elles prirent le temps de se refaire, et suivirent la rivière. Là, elles se regroupèrent et dans l’onde de l’Oust, sur une île, elles élirent domicile. Étrangement, leurs adversaires firent de même et tout près de Glénac, vous en trouverez trace, à l’abri d’une cluse aux falaises imprenables.

Chaque clan en comité restreint continua un temps d’imaginer comment reprendre le dessus afin de se montrer le plus fort, le plus indépendant, le plus puissant et éclatant. C’était chose courante à l’époque que les clans d’oiseaux, à l’instar des humains, guerroient férocement.

Mais, les pies, toujours en quête de sagesse, décidèrent d’aller consulter la chouette et envoyèrent une délégation à la petite chapelle de Cavan. Entretenu dans l’esprit de la sororité, ce lieu leur permit de traverser plusieurs nuits, et d’aiguiser leurs sens afin de mieux percevoir dans l’obscurité. C’est ainsi qu’au bout de la quatrième nuit, au quatrième hululement de la quatrième heure, la lumière se fit dans leur esprit. Elles saisirent que la défaite qu’elles venaient de vivre n’était que la revanche d’un échec que les geais avaient essuyé face à elles quelques quatre siècles plus tôt.

La solution devenait dès lors des plus évidentes. Il leur apparaissait de façon flagrante que toute relation de domination devait être abolie et que les liens devaient se créer désormais avec les autres clans sur la base de la parole, la mise à plat des désaccords, la confrontation et la négociation pour la meilleure satisfaction possible des besoins de l’ensemble.

Ainsi, s’inspirant jour après jour des chants d’oiseaux, les hommes et les femmes apprirent bientôt à mettre les pieds dans le plat, à faire le pied de nez aux quant-à-soi et firent la paix en adoptant comme reine, Mirlitontaine, une duchesse aux sabots de bois, entourée de châtelaines et cultivant de la verveine. Les geais respectèrent leur fièvre de conquête et d’expansion en insufflant aux hommes l’envie de partir en quête de quelques couronnes ou lingots à San Remo, Cuzco, Acapulco ou San Francisco. Tandis que les pies enseignèrent aux femmes comme Anne, Juliette ou Margaux à offrir des arts et des airs, des mots et des plumes puisqu’ayant un cœur d’or, elles portent en elles la promesse que viendront encore les nouvelles aurores.

Et du chant de la pluie Au chant de la pie, Que vogue en paix la vie Dans le cœur, en harmonie.

Douce année à tous.

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